Le Protectorat Français au Laos (1893-1946) : l'éveil d'une unité nationale

Le Protectorat Français au Laos (1893-1946) : l'éveil d'une unité nationale

Alors que le XIXe siècle s'achève, l'ancien "Royaume du Million d'Eléphants" n'est plus qu'un souvenir lointain. Morcellé en entités rivales, les royaumes de Luang Prabang, Vientiane, Champassak et Muang Phouan, le territoire lao subit la pression constante du Siam à l'ouest, les incursions dévastatrices des Pavillons Noirs au nord et de l'Annam à l'est. C'est dans ce contexte de vulnérabilité extrême que l'intervention française va, en quelques décennies, figer des frontières jusque là mouvantes et jeter les bases administratives du Laos contemporain.

Auguste Pavie et la naissance du Laos moderne (1893)

L'acte de naissance du Laos français se joue en 1893. Sous l'impulsion d'Auguste Pavie, explorateur devenu diplomate, la France impose au Siam le retrait de la rive gauche du Mékong. Ainsi, en 1904, le Siam cède au royaume de Luang Prabang l'actuelle province de Sayabouly.
Contrairement à la Cochinchine, administrée directement comme une colonie, le Laos intègre l'Union indochinoise sous le régime du protectorat.
Le Laos n'est ni une colonisation de peuplement, ni d'exploitation industrielle et, par ailleurs, les chutes du Mékong ont rendu illusoire son utilisation pour commercer avec la Chine. Par réalisme budgétaire, la France ne souhaite pas une présence trop coûteuse alors même que le pays n'a pas de débouchés économiques majeurs. Elle cherche à établir un équilibre précaire entre une présence minimale et un contrôle stratégique.
Cette  période complexe et parfois paradoxale, se caractérise par une administration à deux vitesses : d'un côté, le royaume de Luang Prabang conserve sa monarchie et ses structures traditionnelles sous une tutelle indirecte ; de l'autre, le reste du pays est géré directement par les services coloniaux. L'unité territoriale est créée mais avec  une division constitutionnelle.
Si cette ère apporte une stabilité nouvelle et une reconnaissance internationale au pays, elle marque aussi le début d'une transformation profonde de la société lao, entre modernisation technique et éveil d'un sentiment national.


Le réseau des routes coloniales (RC) vers 1920 : l'ambition d'un désenclavement. L'objectif principal est alors de relier la vallée du Mékong aux ports de l'Annam et du Tonkin. En 1920, ce réseau est encore largement embryonnaire. Si les tracés des grandes routes sont fixés, certaines sections ne sont que des pistes de terre, de nombreux ponts font encore défaut, rendant la circulation aléatoire durant la saison des pluies. En 1920, le tronçon de la RC13 entre Vientiane et Luang Prabang n'est ainsi encore qu'un sentier muletier difficile. La RC9, au contraire, est l'une des rares à être empiérée sur une grande partie de son trajet car c'est l'axe le plus stratégique pour relier le Mékong à l'Annam. L'administration reste scindée entre le "protectorat" au nord (royaume de Luang Prabang) et les provinces du centre et du sud gérées directement par les résidents français..

Le quotidien sous le protectorat : entre traditions et modernité

Loin des grands enjeux coloniaux de Saïgon ou de Hanoï, le Laos des années 1900 à 1940 reste une terre de contrastes, souvent qualifiée de "Belle au bois dormant" par les administrateurs français. La vie quotidienne s'y transforme lentement, marquée par une cohabitation singulière entre les structures ancestrales et les apports de l'Indochine française.

 Une administration discrète mais structurante


 L'administration française est peu nombreuse, à peine quelques centaines de fonctionnaires pour tout le pays. Elle s'appuie largement sur les élites locales et sur une main d'oeuvre venue du Vietnam voisin pour les postes subalternes. Cette présence vietnamienne dans l'administration mais aussi le commerce, à Vientiane, Paksé, Savannakhet, crée une nouvelle stratification sociale qui marquera durablement les centres urbains.
 
L'héritage colonial : route n°13, Mékong et urbanisme
 
Le quotidien des provinces est bouleversé par la création des premières infrastructures routières. La route coloniale n° 13, traversant le Laos du sud au nord, devient l'artère vitale du pays (elle ne sera achevée et bitumée qu'après l'indépendance).

Le transport fluvial sur le Mékong reste cependant primordial : les Français installent un chemin de fer à travers les îles pour traverser les chutes de Khone sur le Mékong.

Vestige de la route nationale n°13 - héritière de la route coloniale n°13, cet axe stratégique fut tracé sous le protectorat pour relier le sud au nord, de Saigon à Luang Prabang


Entrée d'une demeure coloniale à Savannakhet - l'inscription "1926" sur le fronton atteste de la période de construction active de la ville sous le Protectorat français

Conçues pour contrôler le Mékong et commercer avec l'Annam, les Français vont fondés les trois villes de :

* Savannakhet : en 1894, l'installation d'un poste administratif français est l'acte de naissance de la ville. Les Français choisissent ce site pour sa position stratégique face au Siam et son accès à la mer de Chine (via Dong Ha en Annam) par la route coloniale n°9 achevée en 1920.

* Thakhek : commencée en 1911, la ville a vocation à servir de port de commerce pour l'exportation des minerais (étain) vers le Siam et à relier Tan Ap sur la mer de Chine en Annam par une voie ferrée. Aujourd'hui, les piles de pont abandonnées en pleine jungle et les percées de roche calcaire restent les témoins silencieux de ce projet titanesque et avorté.

* Paksé : fondée officiellement en 1905 par les autorités françaises, son objectif est de créer une alternative à l'ancienne capitale royale de Bassac (Champassak) pour affaiblir l'influence locale des princes Na Champassak. En 1920, le développement s'accèlère suite à l'essor des plantations sur le plateau des Bolovens. En 1948, la ville devient la capitale officielle de la province de Champassak.
 

 


Education et santé : l'embryon d'un service public


 La médecine :
l'arrivée des campagnes de vaccination et la lutte contre les grandes épidémies (peste, choléra) transforment le rapport à la santé. Des dispensaires apparaissent dans les chefs-lieux.

L'école : le système scolaire reste modeste et s'ajoute aux écoles des temples. Il forme une classe instruite, bilingue, qui sera le moteur de l'indépendance future.

L'influence culturelle et architecturale

 C'est à cette époque que naît le style "indochinois", mélange de charpentes traditionnelles lao et de structures en briques et tuiles à la française. On voit apparaître les premiers cafés, les boulangeries (origine du fameux pain lao 'khrao chi') et une vie sociale rythmée par les fêtes bouddhiques que l'administration française encourage pour maintenir la paix sociale.

Pas toujours aussi calme

 "La corvée", instituée par les Français pour réaliser les grands travaux repose sur un système inégalitaire, le plus souvent sur les populations Lao Theung. Elle sera à l'origine de quelques troubles.
La rébellion la plus sérieuse sérieux dure les dix premières années du XXe siècle, au sud, sur le plateau des Bolovens. Un ancien bonze d’ethnie Lao Theung, Ong Kaeo, qui prétend posséder des pouvoirs surnaturels, lance en 1901 une insurrection d’inspiration religieuse contre les Français après qu’un fonctionnaire français ait fait brûler une pagode pour affirmer son autorité. Ong Kaeo est capturé et tué en 1910 mais un autre chef rebelle, Ong Kommadam continue la lutte jusqu'à sa mort en 1936 (année d'abolition de la corvée par le Front Populaire).
En 1918, au nord, des rivalités ethniques sont déclenchées par Pa Chay Batchai, un jeune sorcier leader messianique Hmong, dans les hautes régions du Mékong : "la Guerre du Fou". Les populations Hmong se soulèvent contre le poids de la fiscalité coloniale et les abus de certains intermédiaires locaux. Ce conflit, marqué par une guérillé acharnée dans un relief difficile, ne sera totalement maîtrisé par les autorités qu'en 1921.

Le crépuscule du Protectorat : le choc de 1945

L'équilibre du Protectorat, resté presque immobile pendant cinquante ans, se brise brutalement sous l'effet de la Seconde Guerre mondiale. Ce n'est pas seulement une crise coloniale, c'est un séisme identitaire.
 
En 1941, la France est contrainte de céder à la Thaïlande, alliée du Japon, les territoires lao situés sur la rive occidentale du Mékong.

Luang Prabang ressent durement cet état de fait et, pour tenter de compenser leur décision, les Français réorganisent l'administration laotienne. Le gouvernement royal se voit conférer plus d'autorité en même temps qu'un territoire plus vaste à administrer.

Le prince Phetsarath est intégré au conseil du roi Sisavang Vong et prend la tête du gouvernement. Ayant eu une scolarité française, il pousse ses deux frères Souvannah Phouma et Souphanouvong à suivre des études d'ingénieur en France.



 

Le Prince Phetsarath Rattanavongsa (1890-1959) - figure de proue du mouvement Lao Issara, il incarne l'aspiration à l'indépendance lors du basculement de 1945. Son portrait, devenu protecteur, orne aujourd'hui de nombreux foyers et commerces.
la rénovation du Pha That Luang de Vientiane au début du XXe siècle - sous l'égide de l'Ecole Française d'Extrême-Orient (EFEO) et la direction d'Henri Parmentier, les travaux visent à rendre au stupa national sa silhouette originelle du XVIe siècle après sa destruction quasi totale par les armées siamoises en 1827-1828

L'occupation japonaise et le "coup de force"

Le 09 mars 1945, l'armée japonaise prend le contrôle total de l'Indochine. Des fonctionnaires et des militaires français sont exécutés ou emprisonnés, d'autres prennent le maquis et constituent des caches à partir du matériel largué par parachutage afin de préparer un futur retour en force. Ils seront souvent aidés par les populations locales.

L'épopée de la colonne d'Alessandri
 
Le général français, Marcel Alessandri, commandant supérieur des troupes du Tonkin, refuse la réddition et ordonne la retraite vers les hautes régions. La colonne entame une marche épuisante de plus de 1000km à travers les montagnes escarpées du Tonkin et du Haut-Laos afin de rejoindre le Yunnan, en Chine, et y retrouver les Alliés. Environ 5700 hommes quittent leurs bases pour un périple dans des conditions sanitaires déplorables (paludisme, dysentrie) et sous le harcèlement constant des troupes japonaises.
Arrivant de Diên Biên Phu, les troupes continuent au Laos sur Mouang Khua (province du Houaphan), à la confluence de la Nam Phak et de la Nam Ou dont la traversée sera l'un des moments les plus critiques, puis ce sera Phongsaly, Boun Tai, Boun Neua (nord Laos) et la frontière de Chine.
Cette épopée marque symboliquement la fin de l'invulnérabilité du Protectorat face aux puissances asiatiques. 

L'émergence du Lao Issara

Après la capitulation japonaise du 14 août, un groupe d’indépendantistes composé de notables et de jeunes aristocrates, se rassemble autour de Phetsarath. Le 27 août, les Japonais lui remettent leurs armes. Le premier ministre est convaincu que les Américains soutiendront l’indépendance et que les Français ne reviendront pas.
Le 2 septembre, un détachement militaire français arrive à Luang Prabang et demande au roi la destitution de Phetsarath. Ce dernier rappelle alors auprès de lui son demi-frère Souphanouvong qui s’est rapproché de Hô Chi Minh durant son séjour au Vietnam. Souphanouvong lui annonce son projet de création avec le Viêt-minh d’un « bloc indochinois » contre le colonialisme que désapprouve Phetsarath.
En réponse au message du roi proclamant la destitution du premier ministre, le 12 octobre, le gouvernement Lao Issara ("Laos Libre") est désigné par une assemblée. Le 20 octobre, Phetsarat est proclamé chef du gouvernement par une chambre des représentants qui destitue un roi, désormais prisonnier dans son palais. Souvanna Phouma et Souphanouvong intègrent ce gouvernement au côté de leur frère.

Le retour français de 1946 : un nouvel ordre

Les troupes chinoises sont désignées par les Alliés pour recevoir la capitulation japonaise dans le Nord de l'Indochine, les troupes anglaises pour le sud.
En mars 1946, avec la bienveillance des Anglais qui leur laissent la place et après accord avec les Chinois, les troupes françaises réinvestissent le Laos, épaulées par le prince Boun Oum de Champassak.

Scène de pêche sur le Mékong à Thakhek : entre mémoire et sérénité.
Au premier plan, un pêcheur laotien travaille dans la lumière du soir face aux côtes de la Thaïlande. Si le fleuve fut en mars 1946 le théâtre tragique du repli des forces du Lao Issara vers la rive siamoise lors du massacre de Thakhek, il n'est aujourd'hui qu'un témoin de la vie quotidienne apaisée du Laos. Cette frontière naturelle, autrefois zone de conflit sous le Protectorat français, incarne désormais la quiétude retrouvée des deux rives.

21 mars 1946 : la tragédie de Thakhek

Alors qu'elles remontent le long du Mékong, les troupes françaises arrivent à Thakhek, tenue par les forces du Lao Issara, renforcées par des milices de résidents vietnamiens (proches du Viet Minh). A leur tête, le "prince rouge" Souphannouvong. L'assaut est de grande envergure et l'armée française utilise des avions Spitfires et l'artillerie. Le combat tourne au désastre pour les défenseurs. Civils et combattants tentent de traverser le Mékong pour se réfugier en Thaïlande. Durant la traversée, sous le feu des mitrailleuses et des avions, le bilan humain est très lourd. Le prince Souphanouvong, blessé lors de la traversée du fleuve, s'engage définitivement dans la lutte radicale. Les indépendantistes basculent dans la clandestinité.

Vientiane est reprise par les Français le 24 avril poussant le gouvernement Lao Issara à l'exil.
Mais la France comprend qu'elle ne peut plus gouverner comme avant. Le 27 août 1946, un accord est signé : Le Laos devient un Etat associé au sein de l'Union française. Le Laos est désormais unifié sous la couronne de Luang Prabang mais les esprits sont partagés entre ceux qui acceptent l'autonomie au sein de l'influence française et ceux qui choisissent la lutte armée.


L'année 1946 referme définitivement le chapitre du Protectorat classique. Si le drapeau français flotte encore sur Vientiane, le calme n'est qu'apparent. Dans l'ombre des forêts et par-delà les frontières, une autre lutte s'organise déjà. Le Laos cesse d'être une colonie isolée pour devenir un théâtre majeur de la Guerre froide en Asie.
Une période de trente ans de conflits s'ouvre alors : un long cheminement entre diplomatie fragile et guerres fratricides qui mènera le 'Royaume du Million d'Eléphants' vers un destin radicalement nouveau en 1975.

Laos Autrement