Histoire du Lane Xang, de l'unification de Fa Ngum à l'éclat du XVIIe siècle

Histoire du Lane Xang, de l'unification de Fa Ngum à l'éclat du XVIIe siècle

Si le XIIIe siècle a vu l'installation progressive, au milieu des populations déjà présentes (austroasiatiques ou 'La Theung') souvent repoussées vers les versants montagneux ou intégrées au niveau système social, des populations Taï dans les vallées du haut Mékong, ces dernières restaient organisées en une multitude de chefferies autonomes, les Muang.

C'est au milieu du XIVe siècle que ce paysage politique morcelé va basculer. Sous l'impulsion de Fa Ngum, prince de Luang Prabangde retour d'exil d'Angkor, ces principautés vont être rassemblées pour la première fois sous une autorité unique. Cette unité marque la naissance du Lane Xang Hom Khao, le "Royaume du Million d'Eléphants et du Parasol Blanc", faisant entrer l'espace lao dans une ère de puissance territoriale et de rayonnement culturel sans précédent."

L'apogée territoriale du Lane Xang, "royaume du million d'éléphants" au XIVe siècle sous Fa Ngum. Cette carte met en évidence l'unification des principautés laotiennes (Muang) et le contrôle stratégique de la vallée du Mékong, du plateau du Khorat jusqu'aux confins du haut Laos, entourés par les puissances régionales du Siam (Ayutthaya, Sukhothaï), du Daï Viet et de l'empire Khmer.
 Les forntières présentées sont des représentations théoriques modernes. Au XIVe siècle, la notion de frontière était celle du sytème Mandala : une autorité centrale qui rayonne mais dont les limites réelles fluctuent selon les allégeances des chefs locaux (chao).


La formation d’un véritable état Lao connu sous le nom de Lane Xang est due à la conjugaison de deux principaux facteurs :
 
* La personnalité de son créateur, Fa Ngum, chef de guerre et fin organisateur.
  
* Le royaume de Sukhothaï s’affaiblit. Ses vassaux, dont les principautés de Luang Prabang et de Vientiane, en profitent pour reprendre leur indépendance. Le déclin de Sukkhothaï favorise la création d’Ayutthaya, nouvel état fort de la région. L’empire khmer cherche à contrer son  expansion en appuyant la création d’un état allié sur la rive gauche du Mékong.


 L'émergence d'Ayutthaya
 

Après la mort de Ramkhamhaeng, "Rama le Fort", en 1317, Sukhothaï, le premier état Taï dominant en Asie du Sud-Est se délite. Peu à peu, les royaumes vassaux s’émancipent. A l’est, les principautés de Luang Prabang et Vientiane, à l’ouest, les royaumes Môns, rompent leur allégeance. En 1321, le Lanna s’empare de la ville de Tak au nord du royaume.
Le déclin de Sukhothaï permet l’émergence d’Ayutthaya. Le nouveau royaume, plus connu en occident sous le vocable Siam, est créé en 1349. En 1378, Ayutthaya envahit Sukhothaï qui devient son vassal. Ayutthaya devra souvent mater des rébellions à Sukhothaï ou mener des campagnes contre le royaume de Lanna.

En cette fin de XIVe siècle, Ayutthaya est l’entité la plus puissante d’Asie du Sud-Est et cherche à s’étendre dans toutes les directions. Pour autant, ce n’est pas un royaume fortement unifié et les principautés qui le composent s’allient ou se font la guerre au gré des circonstances, n’hésitant pas à remettre en cause le pouvoir central.

L'empire Khmer

En 1352, Ayutthaya conquiert Angkor, déporte ses habitants et place le pays sous son autorité. La volonté de Ramathibodi, le roi d’Ayutthaya est alors de devancer les ambitions viet sur les territoires khmers. Les Khmers parviendront à se libérer mais Angkor subira de nouvelles attaques en 1394, 1420 et 1431. Devant ces assauts, la capitale khmère sera transférée plus au sud, vers l’actuelle Phnom Penh.

Le Dai Viet

"La marche vers le Sud" continue et le Dai Viet repousse toujours plus le Champa vers le Sud.

Le royaume d'Ava

En 1364, les Shans détruisent les petits états birmans apparus après la chute du royaume de Pagan. Le roi birman Thadominbya crée alors un royaume autour de la ville d’Ava qui devient sa capitale. Il rétablit ainsi une puissance birmane. S’ouvre une période culturelle faste redynamisant la culture du royaume de Pagan.
Le royaume d'Ava ne dispose pas de frontières faciles à défendre et se heurte en permanence aux Shans sur son flanc est. Cherchant à recréer l’ancien royaume de Pagan et à s’ouvrir un accès à la mer, Ava se confronte aussi en vain au royaume de Hamsavati. Malgré 'la guerre de 40 ans', de 1385 à 1424, Ava ne parviendra jamais à vaincre au sud. Sous le règne de Razadarit, 1384-1421, Hamsavati, regroupement de royaumes môns qui a connu des rébellions susceptibles de le déstabiliser est maintenant fermement unifié.

Les rois édificateurs


 Fa Ngum


Né en 1316, Fa Ngum est le petit fils d’un roi de Luang Prabang. Son père l’emmène avec lui à Angkor après avoir été chassé par le roi ; la légende raconte qu’il aurait séduit une concubine royale.

A 16 ans, Fa Ngum est marié avec la fille du roi khmer. Cherchant à contenir l’influence grandissante d’Ayutthaya, le roi d’Angkor confie à Fa Ngum et son père une armée de 10 000 hommes pour la reconquête de la principauté familiale. Le père de Fa Ngum meurt pendant la campagne.

Remontant le long du Mékong, les troupes traversent le Khammouane, prennent le Xieng Kouang (la Plaine des Jarres), traversent le Houaphan puis Sip Song Pan Na avant d’atteindre Luang Prabang. Il prend la ville et se fait proclamer roi. Remontant le Mékong, il bat ensuite le Lanna.

En 1353, il unifie les populations du Moyen et du Haut Mékong sous son autorité, s’installe à Luang Prabang où il est solennellement sacré roi du Lane Xang Hom Khao.

Fa Ngum - musée de Vientiane
 cette statue incarne la transition entre les chefs de clans locaux et l'avénement d'une monarchie structurée, marquant le début officiel de l'histoire politique du Laos


Ce timbre poste lao représente Le Phra Bang, statue d'or qui donna son nom à la capitale Luang Prabang. Palladium du royaume, son arrivée à Luang Prabang symbolise l'ancrage définitif du bouddhisme Theravada comme pilier spirituel et politique de l'identité lao.

Il attaque Vientiane qui tombe en 1356. Il impose alors sa suzeraineté aux royaumes de Vientiane, de Lanna et à la principauté de Sip Song Pan Na. Il négocie avec le Dai Viet les frontières qui seront fixées à la ligne de partage des eaux entre le Fleuve Rouge et le Mékong. Il mène victorieusement ses armées sur le plateau du Khorat. Le roi d’Ayutthaya lui offre alors une de ses filles en mariage, lui donne des territoires et désormais paye tribut.

Fa Ngum organise la cour et l’administration du royaume selon les principes khmers. Il fait venir son ancien précepteur de la cour d’Angkor qui le rejoindra accompagné d’honorables et de novices, d’artisans spécialisés dans la sculpture, la peinture et la fonte des Bouddhas. Il apportera aussi des textes du bouddhisme theravada de l’école singhalaise et la statue sacrée du Phra Bang, dont la tradition attribue l'origine à Ceylan, devient le palladium du royaume. Il y eut ainsi un grand renouveau de la vie spirituelle et artisanale.

 A la mort de sa première femme, grisé par ses succès, Fa Ngum serait devenu aigri et tyrannique. Bien qu’il leur doit son pouvoir, il aurait aussi fomenté de s’en prendre aux intérêts khmers, planifiant une campagne pour les repousser plus au sud. Il est déposé par ses ministres et abdique en 1373 au profit de son fils Samsenthaï. Il meurt en exil en 1374.

Samsenthaï

Le fils de Fa Ngum, Thao Oun Huan succède en 1373 à son père sur le trône du Lane Xang et parachève l’œuvre de son père durant ses 43 années de règne. Il fait procéder au recensement de la population du royaume : 400 000 inscrits issus des populations autochtones (Lao Theung) et 300 000 inscrits Taï, lui vaudront son nom Samsenthaï (sam sene = 300 000 en langue lao).
Il réorganise entièrement l’armée, parachève l’organisation administrative et sociale d’un royaume qui vit de longues années de paix. En 1404, l’autorité de Samsenthaï sur le Lane Xang est reconnue par la cour de Chine.
Samsenthaï meurt en 1416 laissant le trône et un royaume parfaitement organisé.

Le temps des troubles

La fin de règne du roi Samsenthaï ouvre une période troublée marquée par l'influence de Nang Keo Phimpha, "la cruelle", et les luttes d'influences des différentes factions de la cour :
- la vieille noblesse de Luang Prabang opposée à Fa Ngum
- Lao et Khmers partisans de Fa Ngum qui l'avaient appuyé dans son accession au pouvoir
- Ayutthaya et Lanna, les royaumes rivaux

Il est difficile de connaître la filiation exacte de Nang Keo Phimpha, présentée, selon les textes, comme l'épouse, la belle-mère, la soeur ou la fille de Fa Ngum ou Samsenthaï. Mais elle est assurément une "faiseuse de rois" qui se succèdent rapidement avant de succomber de morts violentes : "une Messaline doublée d'une Agrippine Lao" selon Paul Lévy. Elle deviendra elle-même reine du Lane Xang en 1440, pendant quatre mois, la seule reine de l'histoire du royaume, avant d'être assassinée à son tour.

L'enracinement bouddhique

Les règnes suivants sont marqués essentiellement par la volonté des rois de promouvoir le bouddhisme et leur tentative de bannir l'animisme.

En 1501, Visounarath monte sur le trône et débute un règne pacifique et prospère. Il fait construire de nombreux monuments bouddhiques tel que le Maha Viharath, édifié pour accueillir le Phra Bang, le palladium du royaume, dans l'enceinte du Vat Visoun, temple, le plus ancien de Luang Prabang. De nombreux textes religieux et littéraires sont écrits ou traduits en lao. Le Ramayana est ainsi traduit en lao pour devenir le Phra Lak Phra Lam.


En 1520, Photisarath, son fils, lui succède. Il poursuit l'oeuvre de son père et fait construire de nombreux édifices bouddhiques, notamment à Vientiane. Compte tenu de sa position plus centrale que celle de Luang Prabang pour le Lane Xang, il y réside le plus souvent et est considéré comme le véritable fondateur de la ville.
Photisarath épouse une princesse de Chiang Mai et, en 1546, lorsque son beau-père meurt sans héritier mâle, il place sur le trône du Lanna son fils Setthathirath. En 1547, un an plus tard, à la mort de Photisarath, Setthathirath accède au trône et réunit alors les deux royaumes jusqu'en 1558 et la prise de Chiang Mai par les Birmans.

Phra Lak (le prince Rama) et Nang Sida (la princesse Sita) : l'épopée fondatrice. Ce bas-relief doré illustre le Phra Lak Phra Lam, l'adaptation laotienne du Ramayana. Au-delà du récit épique, cette oeuvre témoigne de l'influence des modèles littéraires khmers et indiens, réinterprétés par le génie artistique lao pour devenir un pilier de la culture et de l'éducation morale sous le Lane Xang


Vat Visoun : ferveur millènaire lors de la Fête des Lumières. Les anciens stupas du Vat Visoun, l'un des sanctuaires les plus vénérables de Luang Prabang, s'ornent de lanternes étoilées pour célébrer la fin du carême bouddhique. Ce temple, fondé au début du XVIe siècle, demeure un témoignage vivant de la continuité spirituelle héritée de l'âge d'or du Lane Xang

La roue du destin : fastes, revers puis démantèlement

Setthathirath est considéré comme l'un des plus grands rois du Lane Xang.
 
* C'est un roi bâtisseur. A Luang Prabang, il fait ainsi construire le Vat Xieng Thong et à Vientiane le That Luang.
 
* Il a protégé le royaume contre les Birmans : en 1570, le roi et ses troupes se fondent dans la jungle devant l'arrivée des troupes birmanes, la lutte de guerilla qu'ils engagent pousse les Birmans à finalement se retirer devant cet ennemi insaisissable.
 

scènes de vie et récits populaires : les mosaïques du Vat Xieng Thong. Les mosaïques du "temple de la cité royale" sont ornées de délicates mosaïques de verre racontant de petites histoires et légendes laotiennes. Au-delà de leur beauté esthétique, ces oeuvres témoignent des traditions, des techniques de navigation sur le Mékong et de l'organisation sociale qui se sont cristallisées durant l'apogée du royaume. Bien que le temple actuel et ses mosaïques datent d'une période plus tardive que Fa Ngum, le Vat Xieng Thong représente l'aboutissement du style architectural et artistique né sous le Lane Xang. Il est le symbole de la pérénnité du royaume


En 1571, alors qu'il est dans le sud, se préparant à entrer en campagne contre le royaume du Cambodge, un complot conduit à son meurtre. Son seul héritier n'est encore qu'un très jeune enfant et le Lane Xang se retrouve plongé dans une période troublée. Luttes de succession, fratricides et paricides, placent le royaume en situation de faiblesse devant la puissance conquérante du royaume birman. En 1574, la Birmanie conquiert le Lane Xang et le domine pendant près de 20 ans. Choisissant les rois, le pays connaitra même un interrègne de près de 10 ans durant lesquels l'administration est réalisée par les fonctionnaires birmans.

Le Lane Xang retrouvera une véritable paix en 1638 avec le couronnement du roi Sourinyavongsa. Son nom signifie "de lignée solaire" et il est parfois comparé à Louis XIV, le roi soleil, dont il est contemporain.
Sourinyavongsa dispose d'une puissante armée, d'une administration solide et il conclut des accords sur le tracé des frontières avec ses voisins. Le Lane Xang connaît alors une période de paix et de prospérité ponctuée toutefois par deux campagnes militaires contre le royaume vassal de Xieng Khouang (la plaine des jarres) dans le but d'obtenir la main de la princesse.

le That Luang et la statue du roi Setthathirath à Vientiane. Monument emblématique de la souveraineté lao, le "Grand Stupa" fut édifiéen 1566 par Setthathirath lors du transfert de la capitale de Luang Prabang à Vientiane. En enchâssant un stupa plus ancien, cette oeuvre monumentale visait à légitimer le pouvoir royal et à affirmer la résilience du royaume face aux ambitions expansionnistes des Birmans.


 Le règne de Sourinyavongsa est marqué par les premiers contacts avec les Européens :
 
* En 1641, le marchand hollandais Gerrit Van Wuysthoff arrive à Vientiane durant les célébrations du That Luang. Il décrit des bonzes "plus nombreux que les soldats de l'empereur d'Allemagne" parmi lesquels ceux des royaumes du Cambodge et du Siam qui viennent ici passé une dizaine d'années parfaire leurs études religieuses.
 
* En 1647, le jésuite italien de Marini évoque la magnificence du palais royal du Lane Xang.

Si le règne de Sourinyavongsa s'inscrit dans les temps forts du Lane Xang, a contrario, il en signe aussi la fin. Poussé par son caractère excessif, les décisions que prend le souverain à l'encontre des membres de sa famille préparent une succession difficile et mettent en place les conditions de la dislocation du royaume.

La disparition de ce 'Roi Soleil' lao sans successeur désigné va briser l'équilibre précaire du Million d'Eléphants. Le royaume, autrefois uni par la force et le charisme, va s'effondrer de l'intérieur, ouvrant une brèche où s'engouffreront les puissances voisines. Nous sommes à l'aube d'une ère de démantèlement.

Laos Autrement