L'avènement des peuples Taï au Laos, du XIIIe au milieu du XIVe siècle

L'avènement des peuples Taï au Laos, du XIIIe au milieu du XIVe siècle

Après avoir exploré l'influence des royaumes indianisés, cette période marque un tournant majeur : le passage de l'hégémonie khmère à l'affirmation des chefferies Taï, préfigurant l'unité future du Lane Xang.

Si la linguistique et l'archéologie confirment ces mouvements migratoires, la chronologie exacte reste un sujet de recherche. Cette période charnière entre protohistoire et histoire écrite s'appuie souvent sur des chroniques tardives où le mythe et la réalité politique s'entremêlent pour légitimer les lignées royales.
 
Dès le VIe siècle, sous la pression de la sinisation, des tribus Taï quittent la Chine en empruntant les vallées des grands fleuves et de leurs affluents. La Salouen les dirige vers le Myanmar, le Chao Praya en Thaïlande, le Mékong les mène au Laos et la Rivière Noire en direction du nord du Vietnam.
 
Elles s’installent en villages isolés dans les vallées et les plaines alluviales au milieu des populations indigènes avant de se structurer en petites principautés appelées « Muang ».
 

Carte des entités politiques en Asie du Sud-Est vers le XIIIe siècle - L'émergence des Muangs Lao marque le déclin de l'influence angkorienne dans les hautes vallées du Mékong. Cette organisation en "cités-états" préfigure l'unification du royaume du Lane Xang par Fa Ngum au XIVe siècle


 

La légende de Khun Boulom

" D'après la tradition Taï, arrivé à Dien Bien Phu, le roi légendaire Khun Boulom envoya ses sept fils créer chacun son propre royaume. Son fils aîné Khun Lo, dont le nom est peut-être à l’origine du mot lao, part fonder le royaume de Luang Prabang.
Les autres frères se répartiront les royaumes de :
- Xieng Khouang (région de "La Plaine des Jarres" au nord-est du Laos)
- Ayutthaya (Centre de la Thaïlande)
- Chiang Maï (Nord de la Thaïlande)
- Sipsong Pan Na (Yunnan, Chine – aux frontières des actuelles provinces laotiennes de Phongsaly et Luang Nam Tha)
- Hamsavati (Myanmar).
- La dernière province du mythe reste inconnue. Elle pourrait se situer au Nord Vietnam. Elle est parfois identifiée comme la province de Nghê An (frontalière des actuelles provinces laotiennes du Xieng Khouang et du Houaphan)."


Au contact de l’organisation politique et administrative de l’Empire Khmer, les Taï, de plus en plus puissants et structurés, adaptent un système de gouvernement qui se pénètre de culture indienne : bouddhisme, écriture des textes religieux, divinisation de la royauté.

Au XIIIe siècle, les Mongols ont déjà établi leur souveraineté sur la Chine. La volonté de Kubilaï Khan de soumettre la péninsule indochinoise aura deux conséquences importantes pour l’établissement des Taï dans la région :
- un nouvel exode de tribus Taï de la Chine vers le sud
- le déclin des anciens royaumes indianisés

Vers le Myanmar

1253, les Mongols annexent le Yunnan puis appellent sans succès le roi de Pagan à faire acte de vassalité. 4 campagnes militaires seront nécessaires pour prendre Pagan en 1287. Le premier empire birman se délite alors rapidement.
Sous l’autorité de la Chine, des royautés Taï dirigées par des rois Shans birmanisés s’érigent sur ses ruines.
Fédération lâche des royaumes du Sud, le royaume d’Hamsavati est créé par un roi d’ascendance Shan et Môn à la fois vassal de la dynastie mongole et du royaume de Sukhothaï (dont il devient indépendant en 1331).

Vers la Thaïlande

Sukhothaï

En 1238, l’empire khmer sur le déclin, les chefs de clan Taï s’en affranchissent et désignent un roi. Sukhothaï devient vassal de l’empire mongol dans le bassin du Chao Praya. A la fin du XIIIe siècle, les anciennes possessions khmères de Vientiane et de Luang Prabang passent sous la suzeraineté de Sukhothaï qui devient alors le premier royaume Taï suzerain.

Le royaume de Lanna

Le royaume du « million de rizières » fut fondé en 1259 par Mangraï, un prince Taï de l’actuelle province thaïlandaise de Chiang Saen (Triangle d’Or). Sous son règne (et les suivants), la capitale déménage plusieurs fois pour finalement s’établir à Chiang Maï créée en 1296. En 1280 Mangraï s’allie avec Payao (une cité-état Taï que le Lanna finira par annexer) et avec Sukhothaï : l’extension du royaume commence. Lanna recevait des tributs de certaines provinces des actuels Nord Vietnam, Nord Laos et Yunnan.

 

marqueur contemporain d'une réalité historique ancienne, ce panneau indicateur annonce le "Triangle d'Or", point de confluence entre le Laos, la Thaïlande et le Myanmar. C'est dans cette région charnière que s'est structuré, dès le XIIIe siècle, le puissant royaume de Lanna, marquant une étape décisive de l'expansion des populations Taï dans la péninsule indochinoise

Vers le Laos

Sur le futur territoire laotien, les Taï repoussés par Kubilaï suivent à leur tour les traces des premiers Taï arrivés depuis le VIe siècle. Ils suivent et s’installent le long des vallées fluviales où ils retrouvent des populations de même culture. L'assimilation est réciproque. En revanche, les populations autochtones (appartenant principalement au groupe austro-asiatique), désignées hitstoriquement par le terme péjoratif de Kha (serviteurs/esclaves) par les nouveaux arrivants, sont peu à peu repoussées vers les versants et les hauts plateaux.


la vallée de la Nam Ou, voie de pénétration naturelle des populations Taï vers le site de Luang Prabang (alors appelé "Muang Sua")


La Nam Ou les a conduit jusqu’au Mékong et la grande majorité d’entre eux  s'est établie sur les berges du grand fleuve.
Contrairement au Chao Praya qui permet aux Taï (de la future Thaïlande) d’accéder par la plaine jusqu’à la mer, suivre le Mékong s’avère plus ardu. Le fleuve connaît d’importantes variations saisonnières. Il coule de bief en bief, les plus importants d'entre eux étant ceux de Luang Prabang et de Vientiane. D’abord dans des reliefs très encaissés, puis, après avoir traversé la plaine, le Mékong se précipite en chutes entre deux massifs, verrou idéal offert aux Khmers pour la défense du territoire où, sous la pression Taï, ils finissent par se replier.

A l'est, les Taï s’arrêtent au contact du territoire du Daï Viet qui leur ferme aussi l’accès à la mer. Ils vont alors s’établir dans le massif du Houaphan et sur les hauts plateaux du Xieng Khouang (plaine des jarres).

 

Fresque illustrant la transmission de l'enseignement bouddhique. Elle témoigne de la transition culturelle vers le bouddhisme Theravada : si les divinités anciennes et les génies des eaux (Nagas) demeurent présents dans l'imaginaire, ils s'effacent désormais derrière la figure centrale du Bouddha. Ce glissement marque l'abandon progressif des rites brahmaniques au profit d'une spiritualité guidée par les textes en langue palie.


Marquant la fin de la période hindoue, l’avénement des Taï va provoquer de grands changements dans la péninsule indochinoise.
Les échanges culturels avec l’Inde, aux prises avec les invasions musulmanes, vont se raréfiés alors qu’ils vont se multiplier avec l’actuel Sri Lanka (Ceylan), métropole de l’orthodoxie bouddhique de langue pali.
A l’ouest de la cordillère annamitique, la culture sanskrite va peu à peu céder la place à la culture pali. L’hindouisme - brahmanisme, shivaïsme, vichnouisme - et le bouddhisme mahayana, le « grand véhicule », reculent au profit du bouddhisme theravada, branche du bouddhisme hinayana, le « petit véhicule », se voulant plus proche du bouddhisme primitif.

Le morcellement en Muang (principautés) sous influences diverses - Sukhothaï à l'ouest, empire mongol au nord, et les derniers bastions khmers au sud - crée un vide politique que le royaume du Lane Xang viendra combler dès le milieu du XIVe siècle.

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