Histoire du Laos de 1707 à 1893 : de l'éclatement du Lane Xang au Protectorat Français

Histoire du Laos de 1707 à 1893 : de l'éclatement du Lane Xang au Protectorat Français

Si le XVIIe siècle marque l'éclat absolu du Lane Xang, cette unité repose alors sur le charisme d'un seul souverain. A la mort de Sourinyavongsa en 1694, l'absence d'héritier plonge le royaume dans une crise de succession sans précédent. Ce qui est un empire centralisé laisse place à des rivalités territoriales, marquant la fin de l'unité et le début d'une ère de fragmentation qui redessinera durablemement la carte du monde lao.

La partition du Royaume de Lane Xang

Le roi Sourinyavongsa se caractérise par son intransigeance. Il a poussé son frère Som Phou à l'exil auprès de la cour de Hué. Dans un respect scrupuleux des lois, il fait mettre à mort son fils aîné pour le crime d'adultère ; son petit-fils, Kingkitsarath s'enfuie alors au Muang Phuan (la Plaine des Jarres), le royaume d'origine de sa mère.

A la mort de Sourinyavongsa en 1694, Tian Thala, à la fois son gendre et son ministre, s'empare du trône. Afin de renforcer sa légitimité, il cherche à épouser Sumagala, la plus jeune fille du souverain défunt. Celle-ci s'enfuit et trouve refuge auprès de Phra Kru Phon Samek, le grand vénérable de Vientiane.

Avec l'appui d'une armée vietnamienne, Sai Ong Hué, fils de Som Phou, revendique le trône. Devant l'avancée des troupes, Kingkitsarath se replie auprès de son grand-père maternel, roi des Sip Song Pan Na.
Victorieux, Sai Ong Hué (Setthathirat II) se fait couronner roi du Lane Xang en 1700. Mais, à la tête de son armée, en 1705, Kingkitsarath revient triomphant à Luang Prabang. En 1707, incapable de prendre le contrôle de tout le territoire du royaume, il sollicite l'intervention du Siam qui arbitre peu à peu la partition, et l'affaibllissement du Lane Xang en validant sa division en un royaume de Luang Prabang, un royaume de Vientiane et le royaume de Muang Phuan (Xieng Khouang).

La dislocation du Lane Xang n'est toutefois pas encore achevée. Sumagala suit Phra Kru Phon Samek dans ses périples. Elle accouche d'un fils, Nokasat. De retour du Cambodge, arrivé à Champassak, le moine se voit confier le Muang de Champassak par Nang Phao, la vieille femme qui le dirigeait jusqu'alors. En 1713, conscient que le respect de ses préceptes bouddhiques l'empêche d'exercer la plénitude de son commandement, il confie le Muang à Nokasat qui est proclamé roi de Champassak.

À la fin du XVIIIe siècle, l'ancien équilibre du puissant Lane Xang s'effondré. La carte illustre la fragmentation de l'espace laotien en royaumes rivaux — Luang Prabang, Vientiane, Champassak et Muang Phuan — désormais incapables de contenir les ambitions de leurs voisins. À l'Ouest, le Siam affirme son hégémonie, tandis qu'à l'Est, le Đại Việt, bien que divisé entre les seigneuries Trịnh et Nguyễn, maintient sa pression sur les marches montagneuses. Cette période de vulnérabilité, marquée par des vassalités multiples, préfigure les bouleversements territoriaux qui précéderont l'arrivée des missions d'exploration européennes.


Le puissant  Lane Xang fait désomais place à différents royaumes :

* le royaume de Vientiane, capitale Vientiane, au centre, 1707 - 1828

* le royaume de Luang Prabang, capitale Luang Prabang, au Nord, 1707 - 1893
 

* le royaume de Muang Phuan, capitale Xieng Khouang, à l'Est, 1707 - 1899
 

* le royaume de Champassak, capitale Champassak, au Sud, 1713 - 1904

Ces royaumes se feront parfois la guerre tentant de recréer le Lane Xang et sa grandeur passée sous leur autorité. Ils seront surtout entraînés dans le mouvement des véritables puissances régionales à qui ils payeront tribut, prétant souvent allégeance à plusieurs suzerains à la fois pour tenter de garantir leur survie.

fresque murale du Vat Phon Phao

Conflits régionaux et influences de la Birmanie, du Siam et du Vietnam

au nord-ouest, la Birmanie

Le royaume birman, qui contrôle déjà le royaume de Lanna, envisage les royaumes lao comme une porte d'extension vers l'est. En 1753, s'étant assuré de la neutralité du royaume de Vientiane, les Birmans envahissent et pillent Luang Prabang. de 1765 à 1778, le royaume de Vientiane est lui aussi vassal de la Birmanie. Mais, à la fin du XVIIIe siècle, le royaume fait face à des tentatives d'invasions chinoises, à la perte d'Ayutthaya conquise en 1767, et surtout aux intérêts britanniques. Désireux de mettre fin aux conquêtes birmanes, les Britanniques et le Siam s'unissent en 1824. Les Trois guerres anglo-birmanes leur permettre de conquérir toute la Birmanie en 1885

Erigé en 1818 par le roi Anouvong, le Vat Sisakhet de Vientiane survécut seul à la destruction de la ville par les Siamois dix ans plus tard. Sa survie alimente encore les débats : était-ce un hommage des Siamois à un style architectural qu'ils reconnaissaient comme le leur, un sim entouré d'un cloître, ou une nécessité logistique pour l'occupant, le cloître ayant pu abriter des guichets administratifs

à l'ouest, le Siam

Ayutthaya contrôle un territoire considérable mais doit faire face à la pression birmane qui conquiert Ayutthaya en 1767. Le Siam est néanmoins réunifié, la nouvelle capitale transférée à Thonburi, puis à Bangkok, sur les rives du Chao Praya.
A la fin du XVIIIe siècle, les Birmans sont chassés du royaume et de celui de Lanna où le nouveau roi est totalement inféodé au Siam. Le Siam investit les royaumes lao qu'il contrôle par une politique d'otages : les rois des royaumes lao sont désignés par le Siam, les membres de leur famille restant prisonniers à Bangkok. En 1788, la famille royale de Luang Prabang étant intégralement déportée à Bangkok, le royaume est directement administré par des gouverneurs siamois pendant plusieurs années.
 Après les attaques conduites contre Vientiane par les Vietnamiens, Nanthasen, le roi de Vientiane est accusé par le Siam est accusé d'avoir négocié avec l'ennemi. Il est déposé et déporté à Bangkok où il meurt. Les Siamois placent alors sur le trône de Vientiane son frère Inthavong qu'ils détenaient en otage, puis, à sa mort, il est remplacé par un autre de ses frères, Anouvong, lui aussi jusque là détenu à Bangkok.

 La révolte du roi Anouvong et la destruction de Vientiane


Dans l'espoir de récupérer une totale indépendance, entre 1826 et 1828, Anouvong se rebelle contre les Siamois. Arrivé à un jour de marche de Bangkok son armée doit finalement battre en retraite et est vaincue près de Vientiane. Le souverain siamois Rama III ordonne le pillage de la ville. Les Bouddhas sacrés, le Phra Bang et le Bouddha d'émeraude sont transférés à Bangkok. Anouvong, réfugié à Hué, revient avec un contingent vietnamien mais est à nouveau vaincu. Rama III ordonne alors la destruction de Vientiane, la déportation des populations vers le plateau de l'Isan. Anouvong meurt prisonnier à Bangkok dans une cage de fer. Le royaume de Vientiane est annexé au Siam.

En 1861, le naturaliste français Henri Mouhot, premier français a visiter le Laos, il décrit l'état de décadence d'un royaume ravagé par les guerres.

Monument au roi Anouvong (Cha Anou) sur les rives du Mékong à Vientiane. Erigée en 2010 pou le 450e anniversaire de la capitale, cette statue monumentale représente le dernier souverain du royaume de Vientiane. Le bras tendu vers le fleuve et, au-delà, vers l'ancien territoire du Lane Xang aujuourd'hui l'Isan thaïlandais, il incarne la mémoire de la révolte de 1826-1828 contre l'hégémonie siamoiose


statute d'Auguste Pavie, "l'explorateur aux pieds nus", à côté de la tombe d'Henri Mouhot sur les rives de la Nam Khan. Par sa politique de "conquête des coeurs", Pavie deviendra l'acteur clé du rattachement des principautés lao à l'Indochine française

Les Pavillons Noirs et l'arrivée d'Auguste Pavie

La France intervient en 1873 et 1883 au Tonkin pour mettre fin à la piraterie des Pavillons Noirs (rescapés Hô de la révolte des Taiping en Chine). En réaction, en 1883, le Tonkin étant théoriquement sous protectorat siamois, le Siam occupe Luang Prabang.
En 1887, sans l'agrément du Siam, le roi Oun Kham de Luang Prabang reçoit Auguste Pavie, vice-consul de France. Cette même année, le royaume doit faire face à une expédition des Pavillons Noirs soutenus par le Vietnam. La ville est livrée au pillage et la population qui n'a pas fui est massacrée. Le roi a réussi à s'enfuir et demande officiellement à Pavie la protection de la France.
En 1893, plusieurs incidents opposent le Siam et la France, jusqu'à l'envoi de deux canonnières à l'embouchure du Chao Praya et la menace de remonter jusqu'à Bangkok. Le Siam ouvre le feu déclenchant la première guerre franco-siamoise. La France exige l'abandon de la rive orientale du Mékong, une zone démilitarisée de 25km de large sur la rive occidentale du fleuve, les provinces de Battambang et de Siem Reap, l'occupation de la ville de Chathaburi par une garnison française.
Le 13 février 1904, la France annexe par traité les royaumes de Luang Prabang et de Champassak.

à l'est, le Daï Viêt

De la fin du XVIe à la fin du XVIIIe, le Daï Viêt est de facto coupé en deux : la famille Trinh domine le nord et la famille Nguyên le sud. Les Nguyên finissent par l'emporter et le pays est rebaptisé Viêt Nam puis Daï Nam (Annam pour les occidentaux).
Le royaume du Muang Phuan a toujours eu un statut particulier, oscillant entre l'allégeance au Vietnam (sous le nom de Tran Ninh) et aux royaumes lao. Il subit régulièrement l'influence de son puissant voisin, l'empereur d'Annam (qui mènera même des opérations jusqu'à Vientiane à la fin du XVIIIe siècle). En 1831, ce dernier, l'empereur Minh Mang (dynastie Nguyên), fera exécuté son prince Noi avant d'annexer le territoire en 1832. En 1848, Po, le fils de Noi, retrouvera le trône du Muang Phuan mais subira la double vassalité du Siam et d'Annam avant que le royaume ne soit annexé dans le protectorat français en 1899.
En 1880, l'expédition du Tonkin permet à la France de parachever la conquête du territoire vietnamien. L'ancien royaume d'Annam est divisé en trois entités sous contrôle français : la colonie de Cochinchine, les protectorats du Tonkin et d'Annam. Ces régions seront intégrées en 1887 à l'Indochine française.

L'annonce de l'influence occidentale : les explorateurs

1860 : Henri Mouhot (1826 - 1861) est un naturaliste, botaniste, entomologiste et explorateur français. Célèbre pour avoir re-découvert le site d'Angkor, il succombe des fièvres au village de Ban Phanom, au bord de la rivière Nam Khan, à proximité de Luang Prabang.

1866 - 1868 : Ernest Doudart de Lagrée (1823 - 1868) et Francis Garnier (1839 - 1873), deux officiers de marine français dirigent la mission d'exploration du Mékong. L'expédition vise à cartographier le fleuve et à évaluer son potentiel commercial. Les chutes du Mékong ferment les espoirs du navigation commerciale par cette voie jusqu'en Chine.

1887 - 1895 : Auguste Pavie (1847 - 1925) s'engage dans l'infanterie de marine et est affecté à Saïgon en 1867. Après son retour en France il devient employé des Postes et Télégraphes et repart pour l'Indochine en 1876. Muté à Kampot, au Cambodge, il s'immerge dans la culture locale. Il prend la direction du chantier télégraphique entre Phnom Penh et Bangkok entre 1881 et 1885.
Ses qualités de négociateur avec les autorités siamoises lui valent d'être nommé vice-consul, à Luang Prabang, au Laos. Il se fait apprécier du roi Oun Kham, cerné d'agents siamois, en organisant son sauvetage lors du sac de la ville par les Pavillons Noirs. En 1893, il commande le blocus de Bangkok.
Devenu commissaire général au Laos, Auguste Pavie signe la paix avec les bandes de mercenaires chinois et se fait l'ami du chef vietnamien Deo Van Tri. Réalisant ainsi une conquète par la négociation, il vise la pacification effective des territoires laotiens et leur administration autonome.
Il rentre définitivement en France en 1895, épuisé par les fièvres et la dysentrie. De nombreux qualificatifs et surnoms ont tenté de fixer ce personnage atypique, notamment "l'explorateur aux pieds nus" ou encore "le grand humain de l'Indochine".

monument dédié à Henri Mouhot, précurseur de l'exploration du Mékong. Situé à quelques kilomètres de Luang Prabang, ce site est le fruit de la reconnaissance des explorateurs français venus après lui, notamment Doudart de Lagrée et Auguste Pavie. Bien que la localisation réelle de la tombe soit sujette à caution, ce lieu demeure le symbole du passage de la découverte scientifique à l'influence politique de la France au Laos.


Alors que les royaumes luttent pour leur survie face aux pressions siamoises, l'intervention de la France va figer des frontières traditionnellement mouvantes et faire entrer la région dans une ère nouvelle. L'attaque française de Bangkok en 1893 ne marque pas seulement la fin des ambitions siamoises sur la rive gauche du Mékong ; elle scelle le début d'une cohabitation complexe entre l'administration coloniale et les traditions royales maintenues : le Laos sous le protectorat français.

Laos Autrement